Avec 21 % de sa population séropositive, l'Afrique du Sud perd chaque année 5 % de sa force de travail. Les multinationales comme le cimentier Lafarge se lancent dans la bataille.
A 44 ans, Mikhaël a vécu tous les maux de l'apartheid : l'humiliation, la pauvreté, la malnutrition, le désespoir. Pourtant, il n'a jamais baissé les bras. Il s'est battu pour survivre, pour nourrir sa famille, pour aider ses frères. Peu à peu, il est devenu, dans sa township de la ville du Cap, un responsable écouté et respecté. Il donne des cours de boxe aux jeunes. En 1994, la délivrance, enfin ! La dignité retrouvée. Mais ce bonheur indicible s'est trouvé vite entaché par une nouvelle peste : le sida. Un deuxième apartheid que Mikhaël se devait d'affronter. Trop de parents, d'amis, de voisins ont été emportés par la maladie. Déjà 10 millions de Sud-Africains sont séropositifs et les experts prédisent 500 000 morts par an d'ici à 2008 ! Aussi, quand l'entreprise française Lafarge, qui l'emploie sur la carrière de Tygerberg, a recherché des « peer educators » (pairs éducateurs) pour diffuser la bonne parole, il s'est aussitôt porté volontaire avec son ami Jullian. Avant, pendant et après leurs heures de travail, ils parlent du sida à leurs camarades, les encouragent à passer les tests de dépistage. « Certains viennent encore me demander si on guérit du sida en couchant avec une jeune vierge ! » s'exclame Mikhaël. Pas de quoi rire. Chaque année, plusieurs bébés de quelques mois sont violés pour cette raison. « Environ 23 % des jeunes de 12 à 14 ans croient que c'est efficace, confirme Anil Bhagwanjee, psychologue de l'université du Kwa Zulu Natal et conseiller de Lafarge South Africa. Quand la médecine traditionnelle s'avère impuissante et que la médecine des Blancs n'est pas plus efficace, alors vous inventez votre propre réponse pour éviter le désespoir, comme coucher avec une vierge. N'y voyez rien de stupide, c'est la réponse de gens illettrés et désespérés. » Des bobards de ce type, Mikhaël et Jullian doivent en combattre un certain nombre. « Certains pensent encore que le sida est une conspiration des Blancs pour se débarrasser des enfants noirs. D'autres entreprennent de soigner leurs femmes en leur lavant le vagin à l'eau de Javel », expliquent les deux hommes.
Sans titre
Contamination record. Comme beaucoup de
multinationales installées en Afrique du Sud, Lafarge s'est lancé dans
la bataille du sida. Pas seulement pour valoriser son image, mais parce
que c'est devenu surtout un impératif économique. L'Afrique du Sud
détient le record mondial de la contamination, avec 21 % de la
population séropositive. Chaque année, elle perd 5 % de sa force de
travail, amputant ainsi le PIB de 1 %. Pourtant, jusqu'à récemment, le
gouvernement ne semblait pas vraiment concerné, préférant donner la
priorité à l'éducation et à la lutte contre la pauvreté. Aussi les
grosses entreprises ont-elles été contraintes de réagir. « Chaque
année, entre vingt et trente de nos employés meurent du sida, sur un
effectif de 2 300 personnes. C'est surtout un drame humain, mais c'est
aussi une perte de savoir-faire pour notre société », confie
Frédéric de Rougemont, président de Lafarge South Africa. Après enquête
dans une usine ougandaise de Lafarge, l'Ecole de santé publique de
l'université de Boston estime qu'un employé mort du sida coûte 4 600
euros à l'entreprise. Cela intègre le prix de l'absentéisme, les
dépenses de santé, les frais de funérailles, la baisse de productivité,
le coût de formation et de recrutement d'un nouvel employé. Mais
donnons acte à Lafarge de s'être attaqué au sida bien avant de
connaître ces comptes d'apothicaire. Voilà longtemps que le premier
cimentier mondial cultive une éthique sociale à l'instigation de son
président, Bertrand Collomb, grand admirateur de Teilhard de Chardin.
Il se définit lui-même comme un humaniste chrétien. « Il ne peut être de leader mondial sans éthique, sans solidarité, sans ouverture et sans respect », répète-t-il. S'il le dit...
Quoi
qu'il en soit, en 2002, Lafarge est le premier groupe français à
rejoindre la Global Business Coalition on HIV/AIDS, la coalition
mondiale des entreprises contre le sida, entraînant dans son sillage
Areva, L'Oréal, Renault, Sanofi-Aventis, Total, Veolia Environnement...
L'année d'après, le cimentier demande à la célèbre ONG Care,
spécialiste de la lutte contre la pauvreté, de l'aider à établir un
plan d'entreprise contre le VIH qui s'appuiera sur la sensibilisation
du personnel, le dépistage et les soins gratuits. A Tygerberg, Mikhaël
et Jullian ont réussi à convaincre trente-trois de leurs quarante-huit
camarades de se faire dépister. Pas une mince affaire dans un pays où
le séropositif est encore mis au ban de la société. Une fois par mois,
Jesella Van Beede, médecin au Cap, tient une consultation dans le
dispensaire de la carrière. En Afrique, l'usage veut que chaque usine
possède un centre médical pour soigner le personnel et leur famille. Et
parfois même toute la communauté locale dans les lieux isolés. « Les résultats des tests ne sont jamais transmis à la direction, explique Jesella dans un français appris à Grenoble. Je
propose simplement que la charge de travail soit adaptée aux capacités
du malade, qui peut souffrir du sida, mais aussi d'autres maladies,
comme la silicose. »
Grâce à la persuasion des soixante-dix
pairs éducateurs du groupe, la moitié des employés de Lafarge en
Afrique du Sud ont accepté de subir le test. Dix pour cent sont
séropositifs. Le nombre de malades est bien plus difficile à connaître
avec exactitude, car beaucoup ne veulent pas le savoir.
« Nous y gagnons. » Actuellement, Lafarge finance le traitement de trente-cinq malades, dont certaines épouses. « Le coût annuel d'une trithérapie est de l'ordre de 1 650 euros »,
explique Patrice Lucas, directeur de la politique sociale de
l'entreprise. Plusieurs employés de la cimenterie de Lichtenburg,
située dans le nord du pays, viennent ainsi chercher, deux fois par
mois, leur traitement dans le centre médical de l'établissement. Dans
un coin du salon d'attente, un téléviseur diffuse en permanence une
vidéo de sensibilisation au sida. Sur un présentoir, des brochures sont
éditées en plusieurs langues. Dans une corbeille, des préservatifs
attendent d'être emportés. Au cours du traitement, les malades sont
pris en charge par l'organisation indépendante Lifework, à qui Lafarge
fait appel afin d'assurer la confidentialité des soins. « Les malades attendent le dernier moment pour se déclarer, explique le docteur Pierre de Plessy. Et
certains arrêtent de prendre leur traitement après la disparition des
symptômes. Ils ont la fausse impression d'être guéris. »
Sensibilisation,
prévention, soins : tout cela coûte cher à Lafarge. Un budget de 1,1
million d'euros est prévu pour les cinq ans à venir. « Mais nous
avons calculé que, sans cette politique, le sida coûterait 1,7 million
d'euros à l'entreprise. Alors, nous y gagnons. C'est ce que nous
voulons montrer aux autres entreprises, pour qu'elles suivent notre
exemple », note Frédéric de Rougemont.
Non seulement Lafarge
mène cette politique dans tous les pays voisins de l'Afrique du Sud où
le sida fait des ravages, mais elle s'apprête à l'exporter en Inde et
en Chine, où déjà les pouvoirs publics demandent aux entreprises
étrangères de s'impliquer.
Epuisé par une journée passée dans la
carrière, Mikhaël enlève son bleu de travail dans le vestiaire. En
franchissant la porte, il lance : « Ce soir, je fais l'amour avec ma femme, mais je mettrai un préservatif. Faites comme moi ! ».
Un article issu du site du Point